Muriel Faille



DANS LA PORTÉE D'UN MONDE

Texte de Françoise Le Gris - Janvier 2013

Ici, le paysage, le pays s'est effacé dans des atmosphères de purs éléments, air, terre, eau, et nous voilà transportés dans un univers de première naissance, une présence chtonienne se dégageant des noirs et des bruns alors que des ciels de vapeurs, de lueurs, de nuages informes lissent leurs étendues infinies, insondables. Espaces terrien, maritime, aérien, que de forces affrontées et pourtant s'emmêlant dans des chants d'amour, des noces sauvages autant que sublimes. S'agirait-il d'un commencement ou d'une fin du monde célébrant des épousailles à trois, terre, mer, ciel alors qu'aucun ne donnera sa place à l'autre et qu'ils ne survivront qu'emmêlés, dans la grande bataille du pinceau, du couteau, de la spatule et leurs embouts. Ils s'emportent et s'écoulent dans une fluidité essentielle.

Dans quelle liquidité la pâte picturale enduira-t-elle la vague et ses tourbillons d'écume? Ses glissements, ses chevauchées de l'une sur l'autre, l'une sous l'autre, vague-écume, écume-vague. Ce jeu répété, comme le jeu de l'art, le jeu du pinceau, et des ses touches, l'une sur l'autre, l'une sous l'autre, infini jeu d'attouchements entre le peintre et le tableau. En ceci, l'artiste rejoue le théâtre de la nature, non pas au sens de la représentation ou d'une image ressemblante, mais bien au sens des matières qui se touchent, s'enlacent, se couchent l'une sur l'autre et se séparent quand les grands mouvements de fond les soulèvent et les propulsent dans un ailleurs. Car, dans la nature, tout est contact, le toucher domine, il est impérieux, plutôt impérial. Dans ce mouvement incessant des matières et des êtres, la nature se peint d'elle-même et c'est là, dans cette capture, dans ce report des touchers et des des touches que le peintre agit dans la portée des choses. Il y a là une dimension supérieure de la pénétration des choses jusqu'à leurs particules atomiques. Il ne saurait être question de surface, quoique tout affleure à leur surface.

Mais que dire de cet espace mitoyen entre le ciel et la terre, entre le clair et le sombre, entre le pinceau et la spatule? Que dire d'autre, sinon qu'on cherchera en vain la ligne séparatrice, l'horizon, la frange et la couture entre deux entités. Bel horizon noyé dans le ciel et la mer, ni l'un ni l'autre, car ici encore, non seulement il y a le toucher, contact, mais osmose, pénétration dans ce jeu subtil d'un embrassement. Car, Dans la portée d'un monde, s'esquissent plusieurs ciels, plusieurs mers, plusieurs montagnes superposées, intercalés, alors que l regard s'engouffre dans ces interstices, étranger, altéré. Puis, du côté de la mer, mer noire des tréfonds ou mer grise et blanche des embruns, on y voit des lueurs, reflets d'éclairs, mais aussi l'infini flou des vents balayant la surface, effaçant d'un seul souffle toute forme, tout détail visible pour ne laisser subsister qu'une rafale, enfin, une éclaircie de blanc informe, air soufflé.

Avec Des bouts d'éternité, le gris s'étale, il se retourne en évanescence mordorées, et sous cette fine poussière de cendres grises et de volcan éteint, un monde dort dont on devine les arêtes, les flancs, et dans le haut, les coulisses de peinture éparses, en lignes droites, inscrivent des signes hiéroglyphiques d'une civilisation disparue, recouverte. Est-ce coffre d'argile, ce plateau d'argent terni d'où s'échappent quelques réverbérations, douces lumières flottantes autour d'une épave centrale qui sombre sous des voiles diaphanes. Épave ou île noyée, de quelle cérémonie funeste cette formation enfouie annonce-t-elle l'avancée? Silence d'une dévastation, désert de cendres qui tend à ignorer qu'il y eut la montagne, la mer, le roc et le gouffre. Désert de gris, de multiples gris qui cherchent à s'arracher leur lumière, leur obscurité, complices des grandes batailles cosmiques. À cette vision nocturne, opposons Dans les frissons de l'air, là où chaque infime fragment étincelle d'or, le gris allumant des franges de lumière aux flancs d'une montagne imaginaire, invisible. Chant lumineux accroché au safran des robes sacrées qui poudroie.

Étrangement, le bleu, ici, n'est pas la mer, il est aussi bien la montagne que son affaissement, sa décomposition, la falaise qui flanche et s'écroule. Il est même cette trace de pinceau, large trait rappelant que l'eau peut être vue à travers la liquidité de la peinture qui flotte sur la toile dans le geste arrondi et soulevé de la vague, Promesse de vie. Cette série, Dans la portée d'un monde, constitue une avancée considérable, pénétration tactile au coeur de la matière cosmique, ses énergies, ses vitesses, ses latences. Et tout cela, ô combien imprévisible, dans des tons effacés de gris, entre des noirs et des blancs, pures lumières ou dense obscurité, insinuant l'affrontement des forces élémentaires par une symbolique chromatique qui ne trompe pas. Dans cette neutralité des gris, côtoyant ici un jaune, là un bleu, on observe que cette banale neutralité, le contraire de la vie somme, possède une potentialité de générer les noyaux des matières les plus complexes, charbon ou nuage, poussière ou vapeur, en tendant vers ses extrêmes, du plus foncé au plus clair, du strié au lisse, du cristal à l'atome. Que nous donne à voir l'artiste dans cette ultime série, aboutissement des séries antérieures, où le mouvement se fait de plus en plus précipité vers la brume et le voile? Un spectacle de l'imperceptible, de l'indéfini, mais pourtant, si le langage n'arrive pas à dire ce que l'on voit, nous en sommes tout de même convaincus, nous le voyons et nous le sentons.